Sur le présentoir de ma librairie préférée, le titre me sauta aux yeux, comme une évidence. 33, Place Brugmann. Je revoyais le tram 18 (ou le 92) qui les jeudi midi nous emmenait, mon cousin, mon frère et moi du Collège Saint-Pierre vers l’appartement de nos grands-parents. Le tram suivait le long tracé rectiligne de l’avenue Brugmann, agrémenté de certaines des plus belles demeures Art Nouveau de Bruxelles. Nous descendions à la hauteur de la rue Darwin et marchions les quelques pas qui séparent l’avenue Brugmann de la place du même nom.

Nous disposions de près de deux heures de pause à midi et nos grands-parents nous accueillaient à bras ouverts. Notre grand-père préparait des truites à la poêle, ou des cailles au four. Notre grand-mère insistait pour nous servir du vin. Nous avions entre 15 et 18 ans. Nous faisions semblant d’hésiter avant de céder assez vite. Je me souviens de quelques cours de chimie ou de géographie commençant à 14h durant lesquels j’ai dû somnoler en rentrant de chez eux. C’est aussi dans cet appartement du premier étage qui donnait sur la place, que nous fêtions les veilles de Noël : grand sapin dans le salon, cadeaux, dinde, bûches, une tablée joyeuse et bruyante de cousins, oncles et tantes.

Pour moi, la Place Brugmann évoque donc une enfance et adolescence heureuse, au sein d’une famille, au sens large, qui nous aimait et nous protégeait. La romancière américaine Alice Austen a vécu sur la même place bruxelloise, au numéro 33, juste en face de l’appartement de mes grands-parents. Elle y résidait alors qu’elle représentait devant les juridictions européennes le gouvernement du dramaturge tchèque Vaclav Havel, ex-dissident devenu Président. Elle ne dit pas si elle y fut heureuse. Mais elle y fut suffisamment inspirée pour donner cette adresse comme titre à son premier roman.

Ce n’est d’ailleurs pas la première apparition de la Place Brugmann dans l’histoire de la littérature. Lors de mon récent passage, je fus surpris et amusé d’y découvrir un buste de l’écrivain argentin Julio Cortázar qui n’était pas là au temps de mes grands-parents. L’auteur de « Marelle (Rayuela) », dont les parents étaient diplomates argentins, est né à Ixelles le 26 août 1914 au 116 avenue Louis Lepoutre, qui fait le coin avec la place. C’était le premier jour des bombardements allemands sur Bruxelles.

Revenons au roman d’Alice Austen, qui nous emmène une guerre plus tard. Son livre commence presque comme mon histoire familiale, mais plus de quarante ans auparavant. Le récit débute en août 1939 et donne la parole à tour de rôle aux quatorze habitants de l’immeuble. Au troisième, il y a un architecte, François Sauvin et sa fille Charlotte, étudiante à l’Académie des Beaux-Arts. De l’autre côté du palier, c’est la famille Raphael, Léo, marchand d’art, sa femme Sophia, et leurs enfants Esther et Julian. Au quatrième, dans une chambre de bonne, une réfugiée russe. Au deuxième un colonel à la retraite et, en face, une ancienne tenancière de café. Au premier, un avocat, sa femme et leur fils Dirk, qui joue du saxophone. Et au rez-de-chaussée, comme dans l’immeuble de mes grands-parents, la loge et le petit appartement du couple de concierges. Charlotte, Julian et Dirk ont joué et grandi à l’ombre des arbres de la place. Ils connaissent les moindres recoins de leur immeuble et, pensent-ils, certains de ses secrets.

Mais voilà que mai 1940 arrive. Les Allemands envahissent la Belgique. Les Raphael, une famille juive mais pas très pratiquante, disparaissent un beau matin, sans crier gare, pour l’Angleterre. Ils laissent leur appartement tel quel, mais les tableaux ne sont plus accrochés aux murs. L’Occupation s’installe et impose sa loi. Charlotte fait la file au magasin avec ses tickets de rationnement. On parle de marché noir, de collaboration, de résistance. Mais il n’est plus facile, dans l’immeuble, de savoir qui est dans quel camp et à qui faire confiance.

Avec ce premier roman à voix multiples, Alice Austen, réussit une œuvre magistrale. En multipliant les points de vue, elle laisse planer le doute et la suspicion, mais, en même temps, elle révèle le chemin étroit sur lequel, souvent, balancent les choix individuels, entre courage et trahison. Alors que, comme en 1939 les horizons politiques s’obscurcissent, ce livre sert de piqûre de rappel, secouant la torpeur dans laquelle une jeunesse heureuse peut nous avoir laissés s’endormir.


