En préparant ma visite à Chypre en décembre, j’espérais pouvoir échapper à la grisaille de la fin de l’automne et m’offrir une bouffée d’air méditerranéen avant l’hiver. Je dus déchanter : la pluie accompagna l’essentiel de mon séjour. Les visiteurs étaient déçus, mais les habitants de l’île nous répondaient qu’il était temps, que les averses étaient les bienvenues, tant l’année 2025 avait été sèche. C’est en conduisant dans le massif du Tróodos à la recherche des superbes églises peintes qu’abrite cette région que je pus me rendre compte des effets de cette sécheresse. A travers les essuie-glaces de ma voiture qui avaient du mal à chasser la pluie battante, je scrutais des versants entiers de montagnes, calcinés après les incendies de juillet 2025, parmi les plus graves que l’île ait eu à affronter. Au gré des virages, j’apercevais des vignobles dont seuls subsistaient quelques moignons de ceps brûlés et ensuite, des restes de forêts, où des troncs de pins noirs montaient impuissants vers le ciel.

Je me suis souvenu de ce spectacle désolant, vite compensé ce jour-là en découvrant les fresques à l’intérieur de l’église Saint-Nicolas, en lisant « L’Ile aux arbres disparus (The Island of Missing Trees) » le superbe livre que la romancière turco-britannique Elif Shafak a consacré à Chypre et à son destin éclaté.

Nicosie est en effet la dernière capitale divisée d’Europe. Aujourd’hui, franchir la ligne de démarcation entre les quartiers chypriotes grecs et turcs est chose facile. Je l’ai fait à plusieurs reprises. Il suffit de produire une pièce d’identité aux guichets de la police d’immigration des deux côtés d’un tunnel sombre. En quelques minutes et dizaines de mètres, on change de langue, de monnaie, de cuisine, d’ambiance et bien sûr de religion. Ces contrastes sont curieux, presque amusants, mais ils sont la conséquence d’un conflit dramatique, assez récent, pas encore éteint, et dont je connaissais très peu de choses.

« L’Ile aux arbres disparus » m’a permis de rentrer au cœur de cette histoire douloureuse grâce à Kostas et Defne, un jeune Grec et une jeune Turque qui habitent le même quartier, et, vous l’aurez deviné, tombent amoureux, au début des années 1970, alors que les tensions montent entre leurs communautés. Mais, et c’est là le tour de force d’Elif Shafak, le roman est beaucoup plus qu’un remake de Roméo et Juliette. Une partie du roman se passe à Chypre avant et pendant le conflit et l’occupation turque du Nord-Est de l’île et de la capitale. Kostas et Defne se retrouvent, à l’insu de leurs familles, dans une taverne bruyante et joyeuse au milieu de laquelle s’épanouit un figuier.
Ce figuier est le témoin des événements qui agitent et puis détruiront la taverne. Il est aussi un des narrateurs de ce récit subtil et émouvant. L’arbre, ou en tous cas une de ces boutures, se retrouve à Londres dans le jardin de Kostas autour des années 2010. Kostas y vit avec sa fille Ada. Defne est morte il y a peu, et Ada vit mal la disparition de sa maman. Arrive Meryem, la sœur de Defne, qui n’avait jamais vu sa nièce.

Ce merveilleux roman, triste sans être lourd, ponctué d’humour, ouvre les yeux sur une histoire méconnue, et au-delà du drame chypriote, offre une réflexion sur les traces profondes que peut laisser un conflit, souvent même au-delà des générations qui l’ont vécu.



