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Japon : Haruki Murakami et Amélie Nothomb

J’ai longtemps hésité à écrire un article sur le Japon, parce que je n’ai passé que trois jours à Tokyo pour une conférence. J’en garde pourtant un excellent souvenir. J’y ai notamment mangé un des meilleurs diners de ma vie. J’ai finalement choisi de me jeter à l’eau en parlant de six romans, trois de la star de la littérature japonaise, Haruki Murakami, et trois d’Amélie Nothomb, l’écrivain francophone contemporain qui a sans doute le plus d’affinités avec le Japon. Murakami et Nothomb ont plusieurs points communs. Tous les deux ont passé une partie de leur enfance dans la région de Kobe. Tous les deux sont des écrivains prolifiques et la sortie de chacun de leur nouvel opus est – toutes proportions gardées – un petit événement médiatique. Plusieurs différences, cependant. Murakami, par exemple, est un auteur très secret qui refuse les propositions des radios et télés, tandis que Nothomb ne rechigne pas à passer sous les projecteurs, coiffée de ses grands chapeaux noirs. J’ai pensé qu’il pourrait être intéressant de contraster le regard européen d’Amélie Nothomb sur son pays de prédilection avec celui de Murakami qu’on présente souvent comme le plus occidental des auteurs japonais.

 

En effet, l’œuvre d’Haruki Murakami est riche en références occidentales, notamment de musique classique ou de jazz. Il a raconté que, alors qu’il avait du mal à écrire son premier roman, il a d’abord écrit les premières pages en anglais et puis les as traduites en japonais et que c’est de cette façon qu’il a trouvé « sa voix ». Le premier roman que j’ai lu de lui est l’imposant « IQ84 », 932 pages que j’ai dévorées avec joie. Une jeune femme, Aomame, a pris un taxi dans Tokyo pour se rendre à un rendez-vous important, mais elle se retrouve bloquée dans un embouteillage sur une autoroute suspendue. La radio du taxi joue la « Sinfonietta » de Janáček. Le conducteur lui suggère de prendre une sortie de secours qui donne sur un escalier qui pourra la ramener au niveau de la rue, mais la prévient lorsqu’elle décide d’utiliser cette échappatoire, « souvenez-vous, les choses ne sont pas ce à quoi elles ressemblent ». Le roman se déroule dans un univers où le quotidien fait soudain place à un monde surnaturel, cependant le mouvement entre réalité et surréel se fait naturellement, comme on ouvre une porte. Le livre raconte aussi en parallèle la vie de Tengo, un écrivain non-publié et jeune professeur de mathématiques qui est engagé un peu malgré lui dans une supercherie littéraire quand il accepte de réécrire un manuscrit prometteur dont l’auteur veut rester caché.  Le livre se termine quand Aomame et Tengo se rencontrent, ou plutôt se retrouvent, et se souviennent qu’enfants, ils étaient dans la même classe, et qu’un jour, ils s’étaient tenus par la main, sans rien se dire, alors que tous les autres élèves étaient sortis de la classe.

Dans « Ni d’Eve ni d’Adam », Amélie Nothomb, une fois n’est pas coutume, nous parle d’amour. Elle est revenue au Japon comme jeune adulte, mais elle a oublié le japonais qu’elle avait appris au temps béni de son enfance et pense que donner des cours de français est le meilleur moyen d’en retrouver la pratique. Rinri, un Japonais excentrique, est son premier élève. Le livre démarre sur des incompréhensions hilarantes. Mais pendant qu’Amélie retrouve les saveurs de ses premières années, elle se laisse aussi charmer par Rinri qui l’emmène dans toutes les étapes obligées de la séduction à la nippone, jusqu’à monter les pentes du Mont Fuji. Pourtant, cette aventure amoureuse pleine d’allant tourne vite au malentendu : Rinri est profondément amoureux et rêve de mariage, tandis, que, inversant les rôles, Amélie, est heureuse de s’initier au koi, ce type de relation sexuelle basée sur la camaraderie et qui évite soigneusement les effusions romantiques. Finalement, incapable de dire non à la demande en mariage de Rinri, elle n’a pas d’autre solution que de prendre un aller-simple vers la Belgique et s’enfuir. Tout en gardant une tendresse particulière pour ces mois passés avec Rinri.

 

En même temps qu’elle découvrait les charmes de l’amour à la Japonaise, Amélie, de jour, s’initiait à un autre « monument » de la vie nippone : une grande entreprise japonaise, la prestigieuse Yumimoto. Pleine d’enthousiasme et croyant bien faire, la jeune Belge commet impair sur impair et fait perdre la face à plusieurs des échelons de la chaine d’autorité qui la relie au directeur général. Elle se met même à dos sa supérieure immédiate, mademoiselle Fubuki Mori, dont pourtant elle admire la stupéfiante beauté. De placard en placard, Amélie se voit bientôt confiner à l’entretien des toilettes. Elle devient victime de cette machine professionnelle japonaise qui ne renvoie pas les éléments déviants, mais les ostracise jusqu’à ce que, au bout des humiliations, ils démissionnent d’eux-mêmes. C’est dans « Stupeur et Tremblements » que cette descente aux enfers nous est racontée avec le style virevoltant et plein d’autodérision cher à Amélie Nothomb. Ce roman a parfois été perçu comme une caricature du monde de l’entreprise japonaise. Je crois que l’autodérision d’Amélie Nothomb permet d’éviter cet écueil, car elle décrit avant tout son propre naufrage dans cet univers. En tous cas, je recommande de lire ou relire « Stupeur et Tremblements » en même temps que « Ni d’Eve ni d’Adam », comme je viens de le faire. Les deux romans traitent du même séjour qu’Amélie Nothomb fit au Japon, après ses études universitaires, une sorte de pèlerinage pour retrouver le pays adoré de son enfance. D’un côté, son essai raté dans une entreprise nippone. De l’autre, une histoire d’amour, parfois déconcertante, surtout dans son dénouement, mais où Amélie fait montre de beaucoup de tendresse voire de passion pour le Japon.

Dans « L’Incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage », Haruki Murakami nous invite à revisiter les années troubles de l’adolescence. Tsukuru Tazaki est un ingénieur célibataire dont la vie est consacrée à la conception des gares. Sara, sa nouvelle petite amie, l’encourage à creuser jusqu’au fond d’un traumatisme qui l’a frappé à l’adolescence, traumatisme qu’il voudrait refouler mais qui le hante encore. Au lycée à Nagoya, il formait un groupe d’amis inséparables avec deux autres garçons et deux filles. Chacun des amis, sauf lui, avait un nom qui évoquait une couleur : « Rouge », « Bleu », « Blanche » et « Noire ».  Un beau jour, il a été soudain exclu du groupe sans aucune explication. Plus personne n’a voulu lui parler. Depuis, il traîne en lui une impression de vide. Vingt ans après, il part à la recherche de son passé et découvre en retrouvant ses anciens amis « Bleu » et « Rouge » que la raison de son ostracisme était que « Blanche » l’avait accusé de l’avoir violée. Finalement, Tsukuru s’envole vers la Finlande où « Noire » s’est établie avec un mari finnois et vit de la poterie. Elle lui apprend que les amis s’étaient rendu compte que l’accusation était fausse : « Blanche » avait bien été violée mais pas par lui. Le groupe ne l’avait cependant pas contredite car elle était fragile mentalement et avait estimé que Tsukuru était suffisamment solide pour supporter son exclusion. A la fin du roman, écrit dans une veine plus réaliste que les autres de Murakami, mais toujours avec une fluidité fascinante, Tsukuru retourne au Japon rasséréné et espère retrouver Sara.

Après le retour vers l’adolescence de Murakami, c’est vers la petite enfance que le roman « Métaphysique des Tubes » d’Amélie Nothomb nous ramène. Troisième enfant du consul de Belgique, Amélie est née à Kobe. Elle passe ses deux premières années comme un tube végétatif sans claire idée de soi. C’est un morceau de chocolat blanc ramené de Belgique par sa grand-mère qui l’éveille à la conscience. Elle découvre alors un monde enchanteur fait de jardins zen, d’un papa qui apprend à chanter le théâtre Nô et d’une merveilleuse nounou, Nishio-san, qui lui apprend le japonais. Elle admire les montagnes, la pluie, la mer, manque deux fois de se noyer. Elle développe une sainte horreur pour les carpes koï dans l’étang du jardin, offertes par ses parents pour son anniversaire. Une recréation étonnante, mais fascinante, de ces premières années dont nous ne nous souvenons pas mais qui nous marquent tant. Avec toujours l’humour très enlevé d’Amélie Nothomb, même si s’y mêlent aussi des pages fortes d’émotion, par exemple celles qui racontent le bombardement de Kobe en 1945, duquel Nishio-san, alors une petite fille, fut la seule de sa famille à survivre.


Amélie Nothomb Une Vie entre deux Eaux by welcomtou

Je termine cette mise en parallèle des romans d’Amélie Nothomb et Haruki Murakami avec les « Chroniques de l’oiseau à ressort » de l’écrivain japonais. C’est à nouveau une histoire où le quotidien, la vie un peu triste de Toru Okada un chômeur à qui sa femme Kumiko demande de retrouver leur chat disparu, se mêle sans crier gare avec le bizarre et le surréel : une voyante est engagée pour retrouver le chat, sa femme disparait sans explication, il va se cacher dans un puits asséché mais en ressort avec une étrange tache bleue sur la joue, un ancien lieutenant de l’armée impériale japonaise lui raconte les horreurs qu’il a connu au Mandchoukouo, l’état installé par les Japonais en Mandchourie durant la seconde guerre mondiale. Tout cela semble d’abord confus et comme souvent chez Murakami on est surpris de ce qu’on trouve quand on pousse la porte. Mais ça fait partie de son charme et, au bout du compte, on retombe sur ses pattes et on s’émerveille de ce don de jongler avec le réel et le rêve.

 

2 Replies to “Japon : Haruki Murakami et Amélie Nothomb”

  1. J’ai lu 1Q84 et l’incolore…Murakami laisse au lecteur beaucoup de marge à l’interprétation des mondes imaginaires qu’il tisse autour de ses personnages, à tel point qu’il est parfois difficile de trouver une cohérence d’ensemble à ses livres. Par exemple, les rêves de Tsukuru Tazaki sont détaillés dans son livre. Mais, qu’apportent-ils vraiment ? Et, si ce n’étaient pas des rêves, mais des souvenirs refoulés. Le viol de Blanche, la relation sexuelle une nuit avec son ami-nageur,..Blanche est assassinée des années plus tard et son ami-nageur disparaît sans laisser de traces. Dès lors, la fin ouverte de l’histoire pourrait laisser en grand danger Sara. Et, Murakami n’aurait-il pas eu l’intention de nous placer dans l’esprit de l’ingénieur concepteur de gare et sa vie apparente totalement inintéressante en ne dévoilant qu’à demi-mot sa face cachée de serial-killer. Bien sur, il s’agit uniquement de mon interprétation et je n’ai lu aucune autre critique que la tienne de ce livre qui m’a marqué. Il est toujours difficile de percer à jour certains grands auteurs. Mais, il y aurait du David Lynch derrière tout cela ! Du grand art, avec le risque de dégouter le lecteur avec des histoires sans réels intérêts si les signes sont mal ou pas traduits.

    • Merci Xavier. C’est vrai que les romans de Murakami laissent la porte ouverte à l’imagination. Personnellement, je trouve que c’est un de ses charmes, mais je dois avouer que quand j’ai lu « l’Incolore Tsukuru… » je n’avais pensé à la possible interprétation que tu suggères. Je vais entamer cette semaine un quatrième roman de Murakami, « La Ballade de l’Impossible » ou « Norwegian Wood » en anglais, qui est le roman qui l’a lancé au Japon.

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