Penang et Ipoh, Malaisie : « Le Don de la Pluie » par Tan Twang Eng, « Le Tristement Célèbre Johnny Lim » par Tash Aw et « La Gardienne des Rêves » par Rani Manicka

Cela faisait plus de dix ans que je n’étais pas retourné en Malaisie. Lors de ma première visite, je m’étais offert une escapade à Malacca vers le sud, cette fois-ci je suis monté vers le nord, à Ipoh et sur l’île de Penang.

Je me promenais assez tôt le matin dans George Town, la capitale de Penang, découvrant avec joie les maisons du vieux quartier chinois. Dans les rues principales, elles ont été rénovées et accueillent, à l’ombre des bougainvilliers et frangipaniers, des charmantes boutiques, cafés ou petits hôtels. Quelques rues plus loin, certaines maisons auraient parfois besoin d’être rafraichies, mais c’est là, sous les arcades qui longent la rue, que l’on retrouve le commerce traditionnel qui a fait la renommée de cette ville. Fondée en 1786, George Town fut le premier établissement britannique dans la région des détroits (Straits Settlements), avant d’être supplantée par Singapour. Très vite elle accueillit une population malaise, chinoise et indienne qui fait maintenant encore la richesse du métissage culturel du pays.

C’est dans la vitrine d’une petite librairie de George Town, que je tombai sur le roman « Le Don de la Pluie (The Gift of Rain) » de Tan Twang Eng, écrivain malaisien natif de Penang. J’ai adoré ce livre qui raconte l’histoire de Philip Hutton. Son père est l’héritier d’une des plus anciennes maisons de commerce anglaises dans la région. Sa mère est chinoise, la fille d’un riche marchand. Le roman s’ouvre par la rencontre de Philip, vieillissant, avec Michiko, une veuve japonaise qui vient, sans crier gare, lui rendre visite à George Town. Ils découvrent vite que leur point commun est Hayato Endo, un diplomate japonais dont Michiko avait été amoureuse avant que celui-ci ne vienne prendre son poste sur l’île de Penang peu avant le début de la seconde guerre mondiale. A cette époque, Philip, jeune adolescent tiraillé entre deux cultures fait la connaissance d’Hayato qui devient son maître d’aïkido. Mais la guerre éclate et les troupes japonaises s’emparent de la Malaisie. William, le frère de Philip, s’engage dans la Navy et périt lorsque son bateau est coulé. A George Town, le jeune Philip, toujours fasciné par son maître, choisit de collaborer avec les Japonais comme intermédiaire avec la population locale. Il profite pourtant de l’accès qu’il a dans l’administration nippone pour transmettre des informations à la résistance.

Le roman « Le Tristement Célèbre Johnny Lim (The Harmony Silk Factory) » par Tash Aw, un autre écrivain malaisien, nous propose aussi le portrait d’un personnage au destin ambigu, lors de la même période de l’occupation japonaise. L’action se passe dans la région d’Ipoh, dans la vallée de la Kinta, riche en mines d’étain. La première partie du roman laisse la parole à Jasper, le fils de Johnny Lim. Il décrit son père comme un être sans scrupules : venu de nulle part, doué pour la mécanique et les affaires, celui-ci s’enrichit dans le commerce du textile, épouse Snow Soong, la fille de l’homme le plus riche de la vallée, prend la tête de la résistance communiste avant de la trahir au profit des Japonais. Le deuxième volet du roman est le journal de Snow lors de leur voyage de noces aux mystérieuses îles des Sept Vierges. Le couple est accompagné de deux britanniques, Peter, un ami de Johnny et Frederick, le gérant d’une mine d’étain, et d’un académique japonais, Kunichika Mamoru. Ces trois hommes tournent autour de la belle Snow, tandis que le pauvre Johnny réalise qu’il n’est pas à l’aise dans ce milieu sophistiqué. Dans la troisième partie, on retrouve Peter, devenu vieux, qui lève le coin sur certains des secrets de Johnny et de leur voyage commun vers les îles.

Le troisième roman de mon parcours littéraire malaisien nous ramène à Penang. Mais avec « La Gardienne des Rêves (The Rice Mother) » de Rani Manicka, auteure malaisienne d’ascendance sri lankaise, c’est une autre facette de la mosaïque culturelle du pays que nous abordons. Lakshmi est née à Ceylan et a quatorze ans lorsqu’elle est promise en mariage à Ayah, un homme de 37 ans qui serait devenu riche en Malaisie. Une fois le mariage consommé, elle débarque à Penang et se rend compte que son mari est pauvre. Ils auront six enfants et devront affronter les horreurs de l’occupation japonaise pendant la guerre. Lakshmi s’en sortira grâce à une énergie indomptable, mais au fil de ce roman parfois touffu, elle deviendra aussi une mère et une grand-mère implacable, pesant sur l’avenir de sa famille.

Entre mes promenades dans les rues de George Town et mon escapade à Ipoh, déambulant dans la vieille ville, explorant les grottes calcaires abritant des temples chinois ou arpentant les ruines de Kellie’s Castle, les restes de la somptueuse demeure d’un baron britannique de l’étain, j’ai eu beaucoup de plaisir à lire ces trois romans malaisiens contemporains. Tous les trois reviennent vers la seconde guerre mondiale, une période troublée de l’histoire du pays, et permettent ainsi de mieux comprendre un pays assez mal connu.

Kellie’s Castle

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