Lors de mon récent retour en Belgique, j’ai eu, en l’espace de deux semaines, l’occasion de mieux connaître l’œuvre de Geneviève Damas. La première semaine, elle présentait son dernier roman, « Trace », à la Librairie « La Page d’Après » à Louvain-la-Neuve. Nous avons discuté avec elle alors qu’elle terminait sa séance de signatures. Céline, mon épouse, étant une ancienne camarade de classe, elle nous invita, la semaine suivante, à la répétition générale de sa nouvelle pièce « Respire » au Théâtre Les Tanneurs à Bruxelles.

Les deux œuvres présentent deux aspects très différents de Bruxelles, ma ville natale. « Trace » se joue dans le monde des Tours au pied desquelles les jeunes dealent de la coke et où les règlements de compte en laissent quelques-uns sur le carreau. Un milieu dont on entend parler à la télévision quand une fusillade éclate à une sortie de métro à l’autre bout de la ligne que je fréquentais, mais que j’avoue ne pas connaitre. Dans sa pièce « Respire », Geneviève Damas parle de sa maman, de son papa et d’une famille que j’aurai pu croiser à l’école ou dans notre quartier.

Farkass, l’héroïne de « Trace », est une jeune fille de quinze ans. Elle rame dans son école qui la saoule. Sa mère fait des ménages parce que son père les a quittés, laissant derrière lui des dettes de jeu. Mère et fille habitent dans une des Tours, un immeuble pourri à l’ombre duquel s’organise les deals de coke. Farkass parvient à se faire accepter dans ce monde de mecs. Elle commence par être « spotter » et surveiller si les flics ou les bandes rivales ne débarquent pas. Mais vite, elle gagne la confiance du Boss et monte en grade. Elle reçoit des missions importantes pour lesquelles la discrétion est de mise.
Par ailleurs, son prof d’éducation physique, Couturier, a remarqué qu’elle courait vite. Il l’invite à s’entraîner dans son club d’athlétisme. Si elle s’applique, elle pourrait participer à des compétitions de haut niveau, qui sait à l’international. Quand elle court et que sa foulée atteint le bon rythme, Farkass oublie tout. Tiraillée entre un monde dur, mais où elle a gagné sa place, et des rêves de championne, elle va devoir choisir. Un superbe roman, écrit dans une langue à laquelle j’ai du peu à peu m’habituer, mais que j’ai fini par dévorer.
« Respire » nous emmène donc dans un autre monde. Dans ce seul-en-scène dans l’espace intimiste de la petite salle du Théâtre Les Tanneurs, Geneviève Damas nous raconte des pans de la vie sa famille. Parfois elle imite la voix de sa mère, d’autres fois elles projette sur un écran des diapos noir et blanc. Le point de départ est celui de la relation à l’argent. Relation difficile qu’elle connait bien, et qu’elle sait venir du côté de sa maman. Pourtant c’est sa maman qui vient d’un milieu aisé, tandis que son père avait des origines plus modestes. En creusant ce paradoxe, on découvre que dans sa famille maternelle les études des femmes étaient découragées et même bloquées : elles recevraient une dote qui devraient leur garantir un beau mariage. A l’inverse, du côté de son père, les études, pour les garçons comme pour les filles, étaient une opportunité pour s’élever et aider le reste de la famille.

Le texte et l’interprétation de Geneviève Damas sont toujours sincères, souvent drôles et parfois émouvants, en particulier lorsqu’elle raconte l’euthanasie demandée par son papa. J’ai passé une excellente soirée, retrouvant et puis repensant plusieurs expressions et convictions qui sont familières au monde dans lequel j’ai grandi.

