Difficile pour un homme de comprendre les femmes. Non, je ne veux pas reprendre les vieux poncifs qui les présentent comme des êtres mystérieux ou inaccessibles. C’est plus simple : il n’est pas aisé pour un homme de se mettre à la place d’une femme. L’œuvre d’Annie Ernaux et en particulier son livre « Les Années » m’a, je crois, ouvert une porte pour mieux comprendre ce que peut être la vie d’une femme.

J’avoue que je ne connaissais pas Annie Ernaux avant qu’elle ne reçoive le prix Nobel de Littérature en 2022. Depuis, j’ai commencé à explorer son œuvre, mais, le coup de foudre (ou de tonnerre), est venu un soir au théâtre à Londres. Je passais une nuit dans la capitale anglaise avant de prendre le train vers Bath et puis Oxford. Je débarquais de l’Eurostar depuis Paris. Il était un rien ironique de devoir être à Londres pour découvrir la version théâtrale de « Les Années », le récit autobiographique d’une auteure française, mais dans ma recherche d’un spectacle dans le West End,les critiques très enthousiastes m’avaient intriguées et puis convaincues.

Le Harold Pinter Theater avait repris la traduction anglaise de l’adaptation par Eline Arbo du récit d’Annie Ernaux, d’abord jouée en néerlandais à La Haye. En entrant dans le théâtre, des affiches avertissaient les spectateurs que certaines scènes pouvaient choquer. La scène qui a fait s’évanouir quelques spectateurs – surtout des hommes, semble-t-il – et a fait couler beaucoup d’encre est celle d’un avortement illégal. Cette scène rappelle le livre « L’Evènement » dans lequel Annie Ernaux raconte son propre avortement. Ce récit, très bien adapté pour le cinéma, est un des rares ouvrages de littérature qui aborde sans détours cette réalité.
Je n’ai pas perdu connaissance pendant cette scène. Au contraire, je l’ai trouvée très poignante. La pièce est exceptionnelle. Sur scène, cinq actrices d’âge différents jouent Annie de l’enfance à la vieillesse. Ce sont soixante ans de la vie d’une femme ordinaire qui défilent, des années 40, juste après la guerre jusqu’au début du XXIème siècle. L’intime se mêle à l’histoire, le comique au grave. En près de deux heures, on passe des privations d’après-guerre aux miracles de la société de consommation, de la rigidité morale de la province française à la pilule et la libération sexuelle, de la Guerre d’Algérie à Mai 68, de la machine à laver, aux classes de fitness et au walkman. Au fil des ans, Annie découvre le plaisir, les relations sexuelles d’abord inconfortables, parfois forcées, ensuite acceptées et enfin épanouies. La grossesse non-désirée, suivie de maternités assumées.
Les cinq actrices se relaient donc pour représenter la vie d’Annie. Mais même quand elles ont passé le relais grâce à un ingénieux jeux de grands draps blancs, chacune des actrices reste sur scène pour toute la durée du spectacle. Parfois elles jouent le rôle d’un des enfants d’Annie devenue mère, parfois, elles demeurent spectatrice solidaire de la vie de cette femme qui grandit et fraie son chemin dans les soubresauts de son époque.

J’ai lu avec plaisir le livre d’Annie Ernaux après avoir vu la pièce à Londres. Je le recommande avec enthousiasme, en particulier aux hommes. Et j’espère que son adaptation théâtrale continuera à choquer, faire pleurer, faire rire et ouvrir les yeux.


